2009 Du rocher et de l'ignorance

Publié dans: BIBLIOTHÉCAIRE : PASSEUR DE SAVOIRS, à l’occasion du 40e anniversaire de la Corporation des bibliothécaires professionnels du Québec

Sisyphe aurait pu être bibliothécaire. Éternellement condamné à hisser un rocher au sommet d’une colline, puis de le voir dévaler une fois la cime atteinte, ce roi corinthien en mythologie grecque reçu cette punition pour avoir déjoué la Mort. N’est-il pas notre labeur, ayant déjoué l’enfer de l’ignorance, que de perpétuellement hisser nos communautés au sommet du savoir, grâce à l’information et à la culture?

Bien sûr, cette perspective est romantique, voire pathétique. Si les institutions dans lesquelles nous œuvrons ont comme mission de préserver le savoir et d’en favoriser l’accès, la vision qui nous anime est celle de l’émancipation individuelle par la savoir, qu’elle soit dans un contexte éducatif, civique ou commercial. En effet, notre labeur consiste plus souvent à sauver les écrits de la bêtise humaine et de l’effet délétère du temps. De plus, nous sommes souvent confrontés à la loi du moindre effort en ce qui concerne l’utilisation de nos collections. Sans oublier les contraintes de styles imposées par la bureaucratie. Notre emploi devient donc plus prosaïque, mondain. Dans un autre contexte, Simone de Beauvoir compara le châtiment de Sisyphe à « perpétuer le présent », une image qui laisse songeur.

Sur un autre ordre d’idées, Albert Camus imagine un Sisyphe heureux puisque « la lutte elle-même vers les sommets suffit à remplir un cœur d’homme » et où l’absurde de son supplice évoque la tension entre le monde et l’esprit de l’individu, la quête de sa raison d’être. Car notre objet, l’information, opère également selon une confrontation, un paradoxe. Sans son commerce et un marché foisonnant, elle meurt, mais elle vit également dans sa libre circulation. Tous ont intérêt à savoir mais l’individu gagne à savoir plus que son prochain. Notre combat se perpétue donc.

Et le papier, cette douce maîtresse, savait laisser sous silence des questions que seul le numérique porte à toutes les lèvres. Plus d’un, des libertaires technophiles surtout, croient implicitement au potentiel technologique pour élever notre profession. Dans les faits, la technologie peut être notre pire ennemie, par le chiffrement et autres barrières. De plus, ce que la technologie ne bloque pas implicitement, les contrats d’utilisations et autres mécanismes légaux le font explicitement. Après tout, le terme « licences » est l’anagramme de « silence © ». Une autre belle occasion de confronter notre profession à la volonté publique et commerciale.

Plusieurs collègues évoquent l’amour des livres pour justifier leur choix de carrière. Pour ma part, c’est la passion pour cette lutte qui m’a attiré. Un combat épique, vautré dans le quotidien institutionnel. Mais je dois retourner à mon labeur, j’entends mon rocher débouler les collines de travail.

Olivier Charbonneau, Bibliothécaire professionnel, Université Concordia, www.culturelibre.ca

Ce contenu a été mis à jour le 10 juin 2016 à 10 h 59 min.